Contre Hopsyweb

Qui sommes nous ?

Nous sommes des personnes psychiatrisées, mais on dit aussi « des fous ». Nombre d’entre nous avons été hospitalisés en psychiatrie contre notre gré, ce qui implique systématiquement des violences.
Nous sommes des militants actifs contre la psychophobie, qu’elle vienne de la psychiatrie mais aussi d’ailleurs.

Ayant pris connaissance du décret, nous nous sommes rassemblés via internet pour discuter et écrire ensemble.
Malheureusement il n’y a pas réellement d’organisation militante anti-psychophobie de terrain, cette lutte étant en retard en France, il s’agit donc de notre seul moyen d’action.

Nous espérons ainsi que les organismes politiques de gauche radicale vont prendre le problème de la psychophobie au sérieux, et écouter les patient·e·s en psychiatrie.
Tout le monde se moque de notre parole, mais peut-être pas forcément les révolutionnaires, car nous luttons nous aussi contre un système oppressif, lié par ailleurs aux impératifs de productivité capitaliste.

Ceci est notre communiqué contre le décret n° 2018-383

Qu’est ce que Hopsyweb ?

Hopsyweb est un système de fichage numérique qui répertorie les données personnelles des personnes hospitalisées sans consentement en psychiatrie, autrement dit les personnes internées de force.
Hopsyweb fiche les données d’identification (noms prénoms, adresse…), les données judiciaires, ainsi que certaines données médicales comme les dates des programmes de soin, des certificats médicaux, et des périodes de sortie.

Il est censé surveiller la tenue des échéances des certificats, mais il est aussi utilisé pour collecter des données à des fins statistiques.
Hopsyweb est consultable par les préfectures, la police, les départements, et l’institution judiciaire.

Depuis le décret du 23 mai 2018, Hopsyweb étend de un à trois ans la durée de conservation des données, et les centralise au niveau national. De plus, les sorties définitives de l’internement seront désormais signalées.
Les données de consultation du fichier ne seront conservées que deux semaines, ce qui est pointé par la CNIL. C’est trop peu pour éviter les abus.

Nous n’avions même pas connaissance de l’existence d’Hopsyweb, à cause de l’opacité de l’État dès qu’il s’agit de psychiatrie.
Cette extension de Hopsyweb a pour rôle, selon le gouvernement Macron, de prévenir la « radicalisation » de patient·e·s.

Nous nous opposons à ce décret, car les hôpitaux psychiatriques ne doivent pas être des lieux de répression sécuritaire, et nous pointons les énormes risques que comporte Hopsyweb tenant compte de la situation actuelle de la psychiatrie française.

La psychiatrie ne risque pas de « dériver » à cause d’Hopsyweb, elle est déjà le lieu d’abus fréquents et de non-respect du droit. Nous appelons à l’annulation du décret dans le cadre d’une institution qui représente déjà un danger en soi.

L’hospitalisation sous contrainte peut survenir à n’importe quel moment dans la vie d’un·e handi psy : crise, garde à vue, désaccord avec son psychiatre…
Toute action et pensée politique risque d’être pathologisée et stigmatisée.  
Certaines hospitalisations sont illégales, ayant lieu avant que les papiers nécessaires à l’hospitalisation à la demande d’un Tiers ne soient signés, et cela, en toute impunité.
En psychiatrie, le droit est fréquemment mis de côté. Utiliser les hôpitaux comme des instruments sécuritaires ne ferait qu’empirer les choses, comme c’est le cas depuis plus de dix ans (avec par exemple la réforme de Sarkozy en 2008).

La Haute Autorité de Santé, le Contrôleur Général des Lieux de Privation de Liberté, et le Comité contre la Torture de l’ONU, ont pointé l’utilisation répétée et illégitime de la contention (attacher physiquement les patient·e·s) dans les hôpitaux psychiatriques de France. Les abus sont pointés depuis des années, mais rien n’avance pour les patient·e·s, leur pathologisation permettant également de silencier leurs témoignages.

Nous sommes solidaires des soignant·e·s en psychiatrie qui luttent pour de meilleures conditions de travail, contre Hopsyweb, et qui dénoncent les pratiques abusives de l’isolement forcée et de la contention. En revanche, nous nous positionnons clairement contre les maltraitances et abus en milieu psychiatrique et ne pouvons les cautionner ni les excuser sous aucun prétexte.

La stigmatisation des personnes psychiatrisées n’est plus à démontrer.
Des études ont observé que le grand public associait les troubles psychiques à l’irresponsabilité, la dangerosité, et l’incurabilité, et ce malgré le fait que les statistiques démontent ces clichés : les personnes psychiatrisées sont bien plus souvent victimes de violences que suceptibles d’en exercer (cf rapport de la Haute Autorité de Santé).

Ces amalgames sont cependant utilisés par l’État pour justifier une mesure répressive, entérinant ainsi l’idée que les personnes psychiatrisées sont dangereuses. D’autant plus que l’extension de Hopsyweb instaure un contrôle en dehors des enceintes hospitalières, en imposant le signalement des sorties définitives.
La stigmatisation des personnes psychiatrisées a des retombées négatives à tout point de vue et notamment sur les soins. Cette discrimination sera une double peine pour les personnes déjà stigmatisées : les personnes racisées et psychiatrisées sont d’autant plus considérées comme dangereuses et subissent une répression particulièrement violente, cf le meurtre de Babacar Gueye.

En réaction aux diverses organisations et syndicats utilisant l’argument selon lequel Hopsyweb serait spécifiquement injuste pour les personnes dépressives, nous rappelons que le fichage n’est pas plus légitime pour les personnes schizophrènes, bipolaires, autistes, etc. Cette hiérarchisation des patient·e·s contribue à stigmatiser certains handicaps, mais le fichage n’est légitime pour AUCUNE personne psychiatrisée. 

Cette politique sécuritaire, visant les psychiatrisé·e·s depuis plus de quinze ans, doit cesser. Nous appelons à l’annulation du décret, et à faire sortir d’urgence le sécuritaire des soins, des hôpitaux et de nos vies.

Nos craintes concernant les gardes à vues

Il est déjà extrêmement difficile de faire respecter ses droits et se protéger en garde à vue. De plus les gardes à vues pour des motifs bénins se multiplient durant les mouvements sociaux. Des arrestations ont lieu pour avoir simplement participé à une manifestation, avoir transporté du sérum physiologique, ou photographié un policier.

À voir :     Les enfants gardés à vue après le blocage du lycée Arago : https://france3-regions.francetvinfo.fr/paris-ile-de-france/paris/manifestation-fonctionnaires-73-personnes-dont-mineurs-comparution-immediate-1481139.html

La dispersion violente devenue systématique des manifestations, alors que les policiers criminalisent le port de masques et de médicaments pour s’en protéger. Arrestations et gardes à vues de plus en plus fréquentes.

Théoriquement un·e gardé·e à vue devrait être assisté·e d’un·e avocat·e mais il est difficile d’en obtenir un·e, et si on n’a pas connaissance de ce droit les policier·ère·s ne nous en informent pas forcément.
Les personnes psychiatrisées sont encore très stigmatisées. Avec un accès à des données concernant nos antécédents psychiatriques,v la police n’en serait que plus méfiante et plus violente à notre égard, en plus de partir du principe que nous mentons forcément.
En plus du stigma du mensonge, il y a celui de la violence, surtout pour les personnes hospitalisées sous contrainte. Le stigma de la violence/de l’agressivité sera multiplié pour les personnes psychiatrisées et racisées et/ou musulmanes. 

Maintenant que Hopsyweb fiche les personnes psychiatrisées et que les données sont conservées pendant  trois ans à partir de leur sortie, elles sont particulièrement vulnérables.
Si une personne ayant été internée de force se retrouve en garde à vue suite à une manifestation, elle risque de se faire interner à nouveau.
Les engagements politiques peuvent déjà être utilisés comme motifs d’internement, surtout si la police peut les faire passer pour de la violence.
Hopsyweb est un instrument pouvant servir à généraliser ces internements abusifs.
C’est ainsi que ce fichage peut être un outil de répression des contestations et des mouvements sociaux.

Nos craintes concernant le droit à l’expression d’opinons politiques.

La psychiatrie est garante de la normalité. Ce qui est décrit comme un trouble peut ne plus être acceptable. Cela a longtemps été le cas de l’homosexualité, qui n’est aujourd’hui plus reconnue comme une pathologie.
En revanche la transsexualité est toujours décrite dans la partie dédiée aux « dysphories de genre » du DSM 5, l’édition la plus récente du fameux manuel de psychiatrie.
Dans les structures psychiatriques, il faut aussi se montrer prudent en parlant de soi ou de ses opinions, car toutes les croyances ou positions ne sont pas bienvenues et peuvent être classées comme « délirantes ».

Que signifie ceci avec Hopsyweb ?

D’une part, la police pourra avoir un accès facile à votre orientation sexuelle ou à votre identité de genre.
Ensuite, toute opinion politique exprimée devant des soignants pourrait y être répertoriée sous les mentions de « trouble de l’opposition » (normalement réservée aux enfants mais dont on imagine facilement l’étendue aux adultes…), « problèmes avec les figures d’autorité », voire des diagnostiques complètement fantaisistes.

Les camarades habitué·e·s des manif qui ont fait faces aux arrestations abusives de ces derniers temps pourront aisément en imaginer les répercussions.

Avec la psychiatrisation vient le stigma.
Que nous le voulions ou non, les patient·e·s en psychiatries souffrent encore beaucoup du stigma de l’individu « violent » ou « incontrôlable ».
Les policier·ère·s ne sont pas à l’écart de ce stigma et seront donc biaisé·e·s par celui ci. Être considéré violent, indiscipliné, avant toute forme de procès, avec même d’avoir été interrogé, voila ce qui nous attend. 

Nous rappelons également qu’une demande d’Hospitalisation d’office peut être décidée par la préfecture après une arrestation.
Les deux institutions pourront donc se nourrir l’une l’autre à propos des individus jugés gênants mais désormais sans aucune limite entre les deux.
Sans secret médical, les policiers pourront parfaitement utiliser l’hôpital psychiatrique comme outil de répression et même d’interrogatoire. 
C’est à la fois un gros coup porté aux mobilisation sociales, et à l’accès aux soins.

Au sujet d’accès au soin, il sera d’autant plus limité que tout ce que nous dirons à nos soignants pourra être utilisé contre nous au premier trouble avec la justice.
Comment alors décrire une situation difficile incluant des violences ? Comment parler de choses advenues dans un cadre illégal ? Comment parler d’addiction ? Les toxicomanes seront particulièrement exposés ! 
Comment parler de pensées intrusives qui impliquent des désirs de violence si ceux ci peuvent ensuite être interprétés comme une preuve d’actes violents ?

Autre risque: que le simple fait d’être stressés et agité durant sa garde à vue soit pathologisé en voyant que la personne a un passif psychotique. Ce stigma empêche toute possibilité de se défendre ou même de s’expliquer.
Le stigma pesant sur les psychotiques sera très lourd en garde à vue. 

Nous pointons alors, s’agissant de Hopsyweb, le danger immédiat que représente l’accès de la police et la justice à nos dossiers et leur conservation sur une durée de trois ans sans possibilité de recours.

Nous disons que l’instrumentalisation de ces diagnostics, dont le dépassement du cadre psychiatrique devient possible grâce à Hopsyweb, est dangereux pour la liberté d’expression et l’autonomie des personnes.
Cette instrumentalisation permet également de légitimer les abus dès lors qu’ils viennent d’une figure d’autorité, la contestation étant pathologisée.

Nous avertissons les personnes non malades psy que, à terme, ces diagnostics pourraient être utilisés par la police et la justice contre les mouvements sociaux et les luttes contre le gouvernement, à des fins de répression. 

 Par SOS Psychophobie et le collectif de lutte contre hopsyweb

Lexique­

Personne psychiatrisée : Personne portant un trouble psychique ou mental, ou qui a été diagnostiquée comme en portant un (ou plusieurs). Cela implique le stigma lié à ces troubles, et l’autorité des soignants et institutions.

Pathologisation : Un comportement ou une personnalité est pathologisée quand on les qualifie de « maladif » ou « pathologique », qu’on considère que cela doit être soigné, et que c’est forcément nocif. Par exemple, la colère des femmes est pathologisée en « hystérie », diagnostique qui empêche de voir les violences faites aux femmes, pour à la place attribuer leurs réactions à un mouvement de l’utérus.

Psychophobie : discrimination systémique des personnes ayant un handicap psychique ou mental

Sources

Contacts

SOS Psychophobie : https://twitter.com/SOSPsychophobie

Gwenn SEA : https://twitter.com/gwennSEA

Textes officiels

Texte de loi : https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000036936873

Avis de la CNIL sur ce décret : https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000036937331

Articles sur Hopsyweb

Article de zinzinzine sur Hopsyweb : http://www.zinzinzine.net/hospiweb-dernier-gadget-de-l-etat-fasciste-qui-vient.html

Article sur Hopsyweb : http://www.santementale.fr/actualites/un-decret-ouvre-des-acces-nouveaux-a-hospyweb.html

Article : https://pastebin.com/kPeCUcfN

Article de l’Association des Établissement du Service Public de Santé Mentale : http://www.adesm.fr/soins-sans-consentement-decret-n-2018-383-du-23-mai-2018-autorisant-les-traitements-de-donnees-a-caractere-personnel-relatifs-au-suivi-des-personnes-en-soins-psychiatriques-sans-consentement/

Autres Articles

Malades psy en prison : https://blogs.mediapart.fr/observatoire-international-des-prisons-section-francaise/blog/150518/malades-psychiques-en-prison-une-folie

Maltraitances dans un centre psychothérapeutique de l’Ain : http://www.liberation.fr/france/2016/03/25/psychiatrie-l-enfer-derriere-les-portes_1442156

Droits des patients aux données personnelles, article innaccessible, trouver qq’un avec des identifiants : http://sante.legibase.fr/actualites/veille-juridique/personnes-en-soins-psychiatrique-sans-consentement-94135